Mardi 16 décembre 2 16 /12 /Déc 21:59

 

 

I-PRESENTATION DE L'ILE.

 

Située au sud-ouest de l'océan indien et à l'est de l'Afrique et de Madagascar, l'Ile de la Réunion est une île profondément volcanique (on y trouve en effet deux volcans encore bien en activité : le Piton des Neiges et le Piton de la Fournaise), au relief très accidenté. Elle a à peu près les mêmes dimensions que sa voisine et île-soeur, l'Ile Maurice, avec une superficie de 2511 km2. En 1985, elle comptait 518 370 habitants.

Totalement déserte à l'origine comme Maurice ou les Seychelles, elle fut découverte par les navigateurs portugais en 1528. Les Français en prirent possession en 1638, et lui donnèrent à ce moment le nom d'Ile Bourbon.

Après 1650, des colons français s'y installèrent grâce à la concession de la Compagnie des Indes Orientales. Pourvue d'un gouverneur, l'île vit en partie de la piraterie jusqu'à l'introduction de la culture du caféier au tout début du XVIIIe siècle. C'est à ce moment-là que l'importation d'esclaves devient une règle : on importe des Malgaches, des Africains et des Indiens. En 1761, la population est noire pour ses 4/5 èmes. Gouverneur de 1735 à 1746, Mahé de la Bourdonnais se heurte à des difficultés, essentiellement consécutives au marronage des Noirs, et organise la défense de l'île.

En 1767, le disparition du privilège de la Compagnie des Indes entraîne la disparition de nombreux abus. L'intendant Poivre introduit de nouvelles cultures : le coton et le giroflier. Une politique de peuplement blanc se poursuit, accompagnée de la poursuite de l'importation des esclaves. En 1793, donc à la Révolution française, le nom de l'île est modifié : l'Ile Bourbon devient Ile de la Réunion. A partir de 1794, l'introduction des esclaves se ralentit, mais l'abolition est refusée et n'interviendra qu'en 1848, après celle de la traîte qui fut officiellement interdite dès 1817.

Les guerres napoléoniennes n'eurent pas le même impact pour la Réunion que pour Maurice, les Anglais se contentèrent d'occuper l'île un court laps de temps : elle ne les interéssait pas vraiment car elle avait, à l'époque, une moindre valeur commerciale et stratégique sur la Route des Indes que l'Ile Maurice au relief moins tourmenté et qui avait, de ce fait, à offrir plus de bonnes rades aux navigateurs pour leurs escales. Elle demeura donc française et, à la Restauration, fut rebaptisée Ile Bourbon. Elle ne reprit le nom de Réunion qu'en 1848.

L'ordonnance du 21 Août 1825  fixa l'organisation de la colonie, placée alors sous l'autorité d'un gouverneur entouré de divers conseils.

Le début du XIX ème siècle vit la mort de la caféiculture, mais, très vite, la culture de la canne à sucre la supplanta et prit son essor.

Comme à Maurice quoiqu'en de bien moindres proportions, l'abolition de l'esclavage et l'essor de la canne entraînèrent le développement du phénomène de l'engagisme: introduction dans la colonie de coolies indiens et chinois (de 1850 à 1885 : émigrés hindous,  1860 : émigrés chinois et 1870 : émigrés indiens musulmans qui seront plus tard appellés les "zarabs"). Ce phénomène de l'engagisme favorisa et accéléra le brassage ethnique dans l'île. De même, il donna lieu à un accroissement démographique notable. C'est à la même époque que de grands travaux furent entrepris (canaux d'irrigation, route faisant le tour de l'île)

Mais, en 1869, l'ouverture du Canal de Suez et la crise de la canne à sucre plongèrent l'île dans la misère, une misère qui ne se résorba pas avant les années 20, en dépit du développement de la culture de la vanille et la construction, en 1882, d'une ligne de chemin de fer. Cet êtat de misère assez catastrophique que connut l'île ne fut pas sans conséquence : à partir de 1895 s'enclencha une émigration des réunionnais vers Madagascar, alors devenue colonie française; cette implantation était vouée à durer jusqu'à l'indépendance de la Grande Ile en 1960. Ce fut, sans aucun doute, elle qui donna au lien avec Madagascar cette importance qu'il revêt dans l'imaginaire réunionnais (là encore, contraste avec Maurice, pour qui le c'est le lien avec l'Inde qui prédomine).

Les années 20 venues, la crise des prix du sucre sur le marché mondial se résorba et, ce faisant, permit un nouvel essor de la canne réunionnaise.

En 1940, les autorités de la Réunion font allégeance au gouvernement de Vichy, ce qui entraîne un blocus de l'île, qui, en 1942, se ralliera à la France libre.

Le 19 Mars 1946, la Réunion change de statut : elle est instituée par une loi département d'outre-mer de la république française, et, dès lors, dirigée par un préfet et un conseil général. En décembre 1982 intervient la loi sur la décentralisation qui dote l'île d'un conseil régional élu à la proportionnelle. Les premières élections régionales ont lieu en 1983.

La population réunionnaise s'est récemment caractérisée par une importante croissance démographique due au maintien d'un fort taux de natalité. Aujourd'hui, l'émigration vers la France et le développement du contrôle des naissances tendent à ralentir ce boom démographique. La densité moyenne de population à la Réunion dépassait, en 1985, 200 hab/km2. Or, l'économie reste presque exclusivement agricole, avec, par ordre d'importance, la canne, le géranium et la vanille.

Sous-industrialisée, la Réunion reste extrêmement dépendante de la métropole française et de l'Union Européenne vers lesquelles sont exportées toutes ses productions. Au contraire de Maurice et sans doute en raison de la nature de sa géographie (peu de grandes plages de sable fin), elle a jusqu'alors très peu misé sur l'activité touristique, qu'elle cherche cependant à davantage développer depuis quelques années en mettant l'accent sur le caractère intense, grandiose de ses paysages montagneux.

Elle connait, malheureusement pour elle, un fort taux de chômage et de précarité sociale.

De façon plus générale, la géographie et l'histoire de l'Ile de la Réunion en ont fait un pays un peu refermé sur lui-même, en tout cas assez peu tourné jusqu'à ces derniers temps vers le reste de l'Océan Indien, en quelque sorte un peu prisonnier de son appartenance à la France.

A la Réunion, l'influence française a oeuvré en faveur de la prépondérance du métissage, de ce qu'on appelle une "âme créole" profondément métissée. Une fois de plus, le contraste est frappant avec l'île voisine, Maurice, marquée par les influences anglo-saxonnes et indiennes qui promeuvent le cloisonnement racial.

L'identité réunionnaise est à la fois forte (beaucoup plus structurée que l'identité mauricienne, autour de la notion de culture créole, d'exaltation du métissage), et fragile en raison de l'intégration à un ensemble culturel (France, Europe) qui reste la référence, mais qui, malheureusement, n'a que peu de points communs avec son vécu, sa spécificité géographique et culturelle propre, d'où une identité qui, malgré tout, se cherche. Actuellement, la Réunion prend de plus en plus conscience de la mondialisation, et, en premier lieu, de ce qui la lie au reste de l'Océan Indien et même à l'Asie. Elle aspire, ce faisant, à une autonomie croissante afin de pouvoir développer ses échanges de tous ordres avec eux.

 

II-LA POESIE REUNIONNAISE

 

A la Réunion, la poésie revêt une importance majeure.

L'Ile de la Réunion est, et se veut, tout bonnement, "île des poètes".

Dès la deuxième moitié du XVII ème siècle, l'île se révèle fascinante pour navigateurs et découvreurs : déserte, dotée d'une nature luxuriante et ensorcelante, elle est, d'emblée, perçue par l'occidental chrétien comme un Eden retrouvé. Cet élément fortement édénique sera repris et amplifié, par la suite, dans la littérature , du XVIII ème siècle au XX ème siècle.

La poésie réunionnaise a le mérite d'être foisonnante.

L'histoire et le statut actuel de l'Ile de la Réunion font que sa poésie fut de tout temps-et demeure-considérablement marquée par l'influence de la littérature française. Pendant longtemps, d'ailleurs, les écrivains réunionnais se sont révélé dans l'exil, sur le sol français où ils avaient émigré.

1. Le XVIII ème siècle voit l'apparition de deux figures : le chevalier Antoine de Bertin et Evariste de Parny.

Appartenant tous deux aux meilleures familles de l'île, ils furent envoyés en France tôt pour parfaire leur éducation et s'intégrèrent parfaitement dans la société parisienne, notamment littéraire. Ce sont des poètes élégiaques, qui contribuèrent à imposer, dans le Paris des dernières années du XVIII ème siècle, une mode "créolisante" et exotique. Parny passa pour le plus grand poète amoureux de son temps et influença Lamartine. Il fut un précurseur du poème en prose et manifesta, dans son oeuvre, une hostilité parfois véhémente à la conquête coloniale. Toutefois, Bertin et Parny sont des poètes beaucoup trop parisiens pour se voir considérés comme les fondateurs d'une authentique littérature réunionnaise. Leur intérêt pour l'ile ne fut qu'un intérêt très lointain, et superficiel.

2. Au XIX ème siècle, on en est toujours au même point, dans la mesure où la tradition qui veut que les "fils de bonne famille" réunionnais s'expatrient automatiquement en France afin de poursuivre leurs études se maintient. C'est ainsi que les trois grandes figures poétiques du siècle s'en vont chercher fortune dans les salons parisiens. Leconte de Lisle connaît une réussite éclatante en devenant le maître à penser du mouvement poétque des Parnassiens. Il va devenir, par la suite, le géant de la poésie française qu'on connaît. Horrifié par les pratiques esclavagistes en vigueur dans son île, il milita ardemment en faveur de l'abolition avant 1848. Il n'hésita pas à évoquer sa terre natale dans un certain nombre de poèmes, idéalisant une Réunion où tout n'est que beauté, quiétude et bonheur.

Lacaussade, métis ayant eu à pâtir de l'exclusion raciale, en fit de même, et publia, en 1839, un recueil intitulé "Les Salaziennes" en référence au cirque réunionnais de Salazie.

Lacaussade, Leconte de Lisle et Léon Dierx, un autre poète disciple de Leconte, peuvent être vus, en un sens, comme les premiers poètes authentiquement réunionnais : la poésie est, en effet, pour eux, souvent, un moyen de renouer avec l'île définitivement perdue en la chantant. Cependant, l'évocation de l'île reste timide, secondaire dans leur oeuvre, et extrêmement stéréotypée, surtout, comme nous l'avons vu, en ce qui concerne Leconte de Lisle qui, par sa stature poétique en métropole, finit par devenir un modèle difficilement dépassable pour les poètes du XX ème siècle restés dans l'île.

3.C'est le XX ème siècle qui va se révéler déterminant pour l'expression poétique de la sensibilité  réunionnaise dans le plein sens du terme.

Mais ce phénomène ne se produit pas avant les années cinquante, où Jean Albany instaura une véritable rupture.

En exil volontaire à Paris comme ses prédécesseurs, Jean Albany ne cherche, en revanche, nullement à s'intégrer au monde littéraire parisien. Ce qui lui valut d'être complètement ignoré des revues et éditeurs français et, en conséquence, de devoir s'auto-publier. Au plan du style, avec le recueil "Zamal" (1951), il est le premier qui ose rompre avec cette référence écrasante qu'est Leconte de Lisle. Abandonnant la versification réglée, il marque une ouverture vers la modernité poétique. Mais Albany va plus loin : en 1969, avec "Bleu mascarin", il privilégie le créole comme langue d'écriture. Il forge le vocable de "créolie" qui, pour lui -et c'est en cela qu'il est très intéressant- désigne le paysage mental qui le rattache à son île et l'art de vivre qu'il en a hérité.

Le mot créolie définit l'être-créole et sa sensibilité propre. Il sera voué, par la suite, à devenir un signe de ralliement et un emblème pour tout un courant poétique réunionnais, qui se développera sous la houlette de l'évèque Gilbert Aubry. En 1978, Aubry publie son "Hymne à la créolie", qui définit ainsi le concept : " dans la recherche et le respect des racines propres aux divers groupes, [la créolie] est l'ensemble qui prend les cultures des quatre horizons pour en faire son trésor et son partage quotidien." La poésie d'Albany est sensible et indignée, elle n'hésite pas à dénoncer le malheur réunionnais. Le mouvement de la créolie publia des anthologies annuelles, réunies par Gilbert Aubry et Jean-François Samlong. Elles ont donné de larges panoramas de la poésie réunionnaise comprise dans cette mouvance et, du coup, l'anthologie est devenue une "tradition" poétique assez typiquement réunionnaise.

Depuis 1970, d'ailleurs, l'activité littéraire réunionnaise devient de plus en plus féconde, tant dans le champ romanesque et poétique que dans le champ éditorial ou dans celui des rcherches universitaires.

Un peu à l'opposé du mouvement de la créolie que nous venons d'évoquer, un autre mouvement se développe, rebuté par l'apolitisme de l'évêque Aubry. Plus militante, cette mouvance, qui prendra le nom de "créolité", entamera de vastes débats extrêmement vifs et passionnés avec celle de la "créolie", un des axes de débat étant la langue d'écriture : français ? créole ? français créolisant ? dans quelle graphie ? Ces débats sont un reflet de la situation de diglossie propre à l'île, où deux langues, l'une dominante (le français), et l'autre, longtemps profondément infériorisée et méprisée (le créole) s'affrontent. Profitons-en pour souligner, au passage, que les réunionnais sont viscéralement attachés à leur créole.

La littérature en langue créole réunionnaise lutte pour se construire, et c'est loin d'être facile, essentiellement en raison de la faible structuration du champ littéraire réunionnais (absence de grande maison d'édition, de moyens de large diffusion, coût du livre élevé le rendant peu accessible au réunionnais lambda, peu de travaux universitaires et encore moins de médiatisation et de prise en compte institutionnelle, quasi absence de références historiques solides, contrairement à ce qui concerne le français)

Pour en revenir à cette mouvance de la "créolité", nous citerons Alain Lorraine, dont le principal receuil, "Tienbo le rein", est dédié "aux zenfans la misér de ce pays qui naît", et Boris Gamaleya, reconnu comme le poète majeur de la modernité réunionnaise, aussi engagé que lyrique, qui fournit un impressionnant travail de langue. Boris Gamaleya forge sa langue poétique somptueuse dans la rencontre de mots et d'images empruntés à toutes les cultures composant la mosaïque de l'île. Son poème est un véritable kaléidoscope verbal.

De nos jours, le débat entre créolité et créolie tend à s'apaiser au profit d'une prise de conscience salutaire des écrivains réunionnais. Les deux courants tendent à perdre leur caractère tranché, à gauchir leurs motifs d'opposition. L'expression de l'identité réunionnaise en sort grandie et fortifiée, prioritaire, chaque poète cherchant, à sa manière, à la reconstruire et à briser , ce faisant, le mythe de "l'île-dépliant touristique".

De toute façon, le créole devient une langue littéraire assumée et l'ensemble de la littérature réunionnaise se recentre sur la Réunion, sur son histoire pleine de zones d'ombre, sur sa réalité complexe et extrêmement riche, sur ses contradictions qui alimentent la richesse des débats, sur son âme qui se cherche dans les bouillonnements, les mutations propres à l'époque actuelle.

 

III- LES THEMES.

 

La poésie réunionnaise est une poésie lyrique, profondément contemplative et profondément ancrée dans la relation ambivalente du réunionnais à l'île.

L'île est, à la fois, source de fascination et source d'inquiétude : on la célèbre, mais, dans la même mesure, on rêve de s'en évader, on la relie inconsciemment aux deux pôles opposés, extrêmes de l'enfance et de la mort.

Il faut, ici ,comprendre que la toute petite île est un espace restreint, limité, qui enferme et ne sécurise guère, en raison de sa situation de solitude et de fragilité, de sa petitesse face à la démesure de l'océan ou des éléments (tels que, par exemple, les cyclones, formidables forces destructives, qui, bon an, mal an, balayent les îles de l'Océan Indien, ou, plus particulièrement dans le cas de la Réunion, les éruptions volcaniques).

Ainsi, l'immense peut-il être vu comme le désarroi majeur d'une grande partie de la poésie réunionnaise.

La Réunion est bien petite-toutilîle-perdue dans l'océan indien, longtemps assez radicalement coupée des autres terres (notamment la lointaine France) par l'immensité des distances. Le réunionnais est sans cesse renvoyé à l'espace rond, matriciel, fragile et géographiquement cloisonné des son île. D'où son goût marqué pour la poésie descriptive, de type parnassien, son obsession de décrire, d'interroger sans cesse ledit espace.

L'île est donc centrale dans l'ensemble de la poésie réunionnaise. C'est la grande source d'inspiration.

Au départ, comme nous l'avons vu, cela s'explique peut-être par le fait que les poètes s'étaient trouvé coupés de leur sol natal par l'obligation d'aller vivre en France, souvent sans espoir de retour (cas de Bertin, Parny, Leconte). Ultérieurement, de toute façon, les poètes réunionnais ont toujours connu une rupture plus ou moins longue avec leur île et, quand ils y revenaient, ils étaient confrontés à une sorte de choc, l'île n'étant plus tout à fait celle qu'ils avaient connue dans l'enfance. Une sorte de sensation de déphasage, d'altérité en résultait.

La poésie réunionnaise est une poésie de l'espace. Elle exalte la luxuriance, la vitalité édénique, qui, pendant longtemps, hypnotise tant les poètes qu'elle s'avère incapable de les amener à esquisser une vision du monde plus inventive, plus intériorisée, au sens psychologique du terme. En un sens, c'est une forme de "blocage".

Cependant, dès les XVIII ème et XIX ème siècles, la vision de l'île en tant que paradis, que perfection naturelle pleine d'"ordre", de "luxe", de "calme" et de "volupté" est déjà troublée, voilée d'ombre, essentiellement à cause de l'histoire qui, loin d'être paradisiaque à l'instar de la géographie, est tragique, violente, source de tensions (esclavage, engagisme, situation coloniale par la suite), et, nous y revenons, de la situation particulière de l'île isolée, enfermée, en butte à l'hostilité de l'immense (le figement de l'île dans sa perfection de "minuscule joyau" est, alors, pour les auteurs, sans doute le moyen de conjurer une inquiétude sourde). Face à l'océan et aux éléments, l'île devient une sorte d'abri, de retraite où l'être s'exclut du monde.

Le désir de retraite apparaît souvent dans la poésie réunionnaise, qui, en ce sens, peut être vue comme une poésie très "matricielle", où l'île devient une espèce de métaphore de la "case", de l'espace le plus intime.

En contrepoint, l'immense favorise, stimule la contemplation et la dilatation de l'être (Lacaussade, Azéma)

Les poètes réunionnais attribuent fréquemment à l'île tous les éléments associés à la séduction féminine (thème de l'île-femme); leur "perle" est une ensorceleuse, qui tente de charmer l'immense, si proche, de l'apprivoiser, en quelque sorte.

Autre thème cher à cette poésie : l'enfance, thème sans doute relié à celui de l'éxil. Pour le poète réunionnais éxilé, l'île, ça reste l'enfance...mais c'est, aussi, l'endroit que, de tout son être, il aspire à rejoindre, à retrouver un jour, d'où le lien avec la fin de vie.

Etrangement, dans la poésie réunionnaise d'avant les années 1950, l'éden réunionnais n'est pas précisément un lieu où l'on désire vivre.

Carpanin Marimoutou l'explique :" [l'île] est par définition inaccessible. L'île est un mirage."

L'île est un paradis dans la mesure où elle conjoint la douceur de la prime enfance (source de nostalgie) et la sécurité de la mort tranquille (dans ses bras maternels) mais, pour le reste, l'existence réelle se déroule ailleurs, en France, espace de référence, espace dégagé de l'immense et, comme tel, sécurisant. Pour ces poètes, l'exil est loin d'être vécu comme malédiction.

Avec la poésie du XX ème siècle, les choses se modifient.

La perception change, avec la métaphore de l'île pei bato fou, l'île-navire à la dérive. Une fois de plus, l'immense est là. Mais c'est un immense désormais pleinement affronté, et assumé, à partir duquel les poètes pourront construire l'identité. Citons Albany : "Il faut se rendre compte de ce que cela veut dire "être réunionnais" : c'est se sentir différent aussi bien du français de France, du Malgache, de l'Indien de l'Inde, du Mauricien. L'important est de respirer l'air de la Réunion qui, à mon sens de poète, est un peu particulier, de boire l'eau de nos sources [...], de manger ce que nous mangeons [...]. Il y a une symbiose entre l'homme et le milieu."

Ces citations témoignent d'un profond sensualisme.

Dans la poésie moderne l'"air réunionnais" va acquérir la valeur d'une substance active, nourrissante.

La poésie réunionnaise devient une poésie des éléments, et, en particulier, du vent, de la "rumeur" portée par la brise, rumeur qui a le sens d'une continuité, donc d'une identité.

A propos de "Tienbo le rein" de Lorraine, Daniel Roche écrit : "[Lorraine] développe dans son recueil la genèse de l'île sur le mode d'une union de la mer et du volcan, de l'eau et du feu [...]. L'île grandit, mûrit, résulte d'une union, c'est à dire procède d'une genèse, entre dans l'histoire. Elle n'est plus une pure immanence. On pourrait dire qu'elle n'est plus passive."

"Plus passive"...c'est tellement important, pour un peuple qui fut si dominé !

A partir du moment où l'île, désormais, n'est plus passive, elle peut se permettre de fonder une civilisation bien à elle, qui lui appartienne en propre, une civilisation créole. La quête de l'identité peut se mettre pour de bon en marche. L'immensité est enfin devenue une dimension qui n'effraie plus, une dimension qui peut s'intégrer au vécu intime. Citons à cet égard Samlong :

"Il y a du soleil par la fenêtre

Du soleil en cascade dans chaque être,

Dans les doigts de frangipaniers en fleur

Qui nous murmurent un autre bonheur :

Cette immensité de l'âme créole". (Poème "Ile du sud et du vent", recueil "Valval"-1980)

L'imaginaire de l'île se trouve complètement vivifié par ce processus d'intégration, d'intimisation de l'immense, qui permet de dépasser à la fois le concept de l'île-prison et la nécessité d'une référence à un ailleurs (en l'occurrence, l'Europe, la France) pour se définir.

Auprès de cette rêverie de l'infini qui apparaît tellement centrale, se développent d'autres thèmes récurrents à la poésie réunionnaise :

- les rêveries de rivage

- les rêveries d'origine, auxquelles nous avons déjà fait allusion : il s'agit, en particulier, de mythes tels que la Lémurie, ou la genèse forgeronne, à savoir l'affrontement de l'eau et du feu.

- les rêveries sur les éléments matriciels (la Mère, la Nuit, la Nature) renvoient à une sorte de panthéisme sexuel qui s'oppose aussi bien au mysticisme épuré et éthéré du christianisme qu'à la pensée marxiste. Cette pensée-là est duelle : elle pose, en particulier, deux images antagonistes de la Mère : la Mère-Afrique sans cesse cherchée dans le but de se reconstruire, de renouer avec cet "autre bout de moi" dont parle (elle, au sujet de l'Inde, mais c'est la même problématique) la romancière mauricienne Marie-Thérèse Humbert : la part "maudite", souterraine, dominée, niée, marronne, la part de la mutilation qu'imposa le rouleau-compresseur, le "cyclone" colonial,et l'incontournable Mère coloniale, mi-marâtre, mi-protectrice.

A ce dilemme, à cette "schizophrénie", il n'est qu'une solution : la créolisation, comme processus d'unification complète et de réappropriation de soi-même. La nécessité impérieuse de cette créolisation s'impose à l'âme des poètes et littérateurs de l'île avec d'autant plus d'insistance que, je le répète encore, la poésie réunionnaise a été-et demeure- profondément marquée par l'influence de la littérature française, ce qui s'explique, bien entendu, par l'histoire et par le statut actuel.

Contrairement à leurs homologues mauriciens, les poètes de la Réunion n'ont jamais été tentés par le mode d'expression surréaliste.

Les influences qui ont le plus joué dans la poésie réunionnaise sont le romantisme, et le Parnasse de Leconte.

Mais, à côté de ça, les mauriciens Hart, Masson, de Chazal, Maunick, l'auteur indien bengali Rabindranath Tagore et les sud-américains ne furent tout de même pas sans influence.

 

Patricia LARANCO.

Le 24/06/05.




Cet article a été la matière d'une conférence donnée en 2005 dans le cadre des activités de l'association "Rencontres Européennes / Europoésie", à Paris. 

 


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