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30 janvier 2013 3 30 /01 /janvier /2013 12:24

 

A QUAI.

 

A quai

dans l’imposture qu’être signifie

puisant dans la réserve de respiration,

dans le champ de rosée qui soulève poitrail

le regard ne sait plus bien à quoi s’accrocher

le voici qui perce tout seul l’obscurité

transparente, l’opacité du devenir

le voici qui creuse galerie dans le roc

intérieur qui s’est extériorisé.

Le voici qui tâtonne dans les entonnoirs

et varappe le long du haut mur du réel

seule étoile parmi les décombres du corps

 

Plus on est échoué, plus on palpe le temps,

cette ample étoffe qui ondoie dans l’infini

c’est de ce point d’observation trop charnel

où la chair suinte, sue, pue et se débat

dans sa propre bourbe, en sa tourbe qui obstrue

qui sécrète secrets de glu et de néant

qu’il nous est donné d’attendre indéfiniment

quoi ?

mais si seulement on pouvait

le savoir !

 

 

 

 

 

 

« A quai » est un poème bâti en vers libres de deux strophes inégales. On le voit, Patricia Laranco a voulu se libérer, comme à son habitude, des codes, même si la plupart des vers sont des alexandrins. Peut-être la gravité du thème le lui imposait-elle ?

En effet, le mot « quai » désigne un lieu qui rappelle, non seulement l’idée de voyage, mais aussi celle d’attente. Est-ce l’attente, dans le dessein de parvenir à un but ? Ou l’attente de quelqu’un ou de quelque chose ? Ecrit à la troisième personne, ce poème semble décrire le voyage intérieur d’un être taraudé par sa conscience à la suite d’un acte de tromperie. Tromperie ? Est-ce bien de cela qu’il s’agit ? D’emblée le sujet évoque « dans l’imposture qu’être signifie ». L’actant semble être en proie à des remords pour une forfaiture dont le poète ne nous donne aucun détail. Dans la fausseté, on cesse d’exister, on est réduit à la plus simple expression d’un « regard»  personnifié  qui souffre. Ici, ce « regard»   est intérieur, ce n’est pas « l’œil de Dieu » de Victor Hugo. On pourrait toutefois établir un parallèle entre « La Concience » de V. Hugo et le poème de Patricia Laranco.

Toute la première strophe développe cette souffrance morale quasi physique, cet émoi. L’effort déployé à se frayer un passage se traduit à travers les verbes « …perce », «… creuse », « tâtonne », « varappe » ; l’anaphore « le voici », les substantifs et groupes nominaux « l’obscurité transparente », «  l’opacité du devenir », « galerie dans le roc intérieur », « les entonnoirs », le long du haut mur du réel », tout cela concourt à suggérer la déchéance d’un individu qui semble vouloir fuir la réalité qui hélas se dresse irréversiblement devant lui, suscitant ainsi l’angoisse qui le tourmente.

Dans la deuxième strophe, les allitérations en « b » et « s » et l’assonance en « u » dans les 3e, 4e et 5e vers soulignent cette angoisse, ce mal-être. Si dans la première strophe la présence du poète n’est pas perçue, elle se manifeste, ici, en revanche derrière un chapelet de termes dépréciatifs égrenés dans la deuxième partie : « Plus on est échoué », « …la chair suinte, sue, pue et se débat / dans sa propre bourbe, en sa tourbe… ».

Enfin, le double usage du pronom « on » au début de la deuxième strophe semble donner au discours une valeur plus universaliste : « Plus on est échoué, plus on palpe le temps » en même temps que le poète semble nous inviter à partager sa réflexion sur le temps par l’emploi du pronom « nous ».

Le registre pathétique du poème n’est nullement un plaidoyer mais plutôt, à la fois, une mise en garde au destinataire / lecteur, et surtout une dénonciation de l’imposture.

Plus généralement, Patricia pose, à travers ce poème, le problème de l’existence qui constitue la toile de fond de sa poésie : « Il suffit d’exister quelquefois, rien de plus pour que se révèle en soi la part de néant, la proximité avec le peu, le si peu, l’humilité profonde que corps et chair recèlent ».

 

 

Daouda TRAORE,

extrait de l’éditorial du numéro 9 de la revue littéraire seychelloise SIPAY.

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Published by ANANDA.
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