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30 avril 2012 1 30 /04 /avril /2012 10:51
Tribune de Jérémie Robine publiée sur rue89 le 28 avril  : 

Plus de 10% de la population française est composée d’Arabes et de Noirs, Français par différents chemins historiques : la colonisation, les traites ou l’immigration postcoloniale. Une petite majorité d’entre eux vit dans des quartiers délabrés et souvent enclavés, des ghettos où l’échec scolaire le dispute à la précarité et à la petite délinquance.
Ces Français ne sont pas arrivés hier, et aucun d’eux n’a vocation à partir demain, malgré ce qu’espère le cinquième des électeurs qui a voté Marine Le Pen. Ceux qui votent FN malgré le puissant tabou imposé par l’antiracisme du siècle dernier ne sont cependant que la partie émergée de l’iceberg. Ils révèlent une faille identitaire profonde, qui divise les Français bien au-delà de l’électorat du parti d’extrême droite. C’est pourquoi il faut s’inquiéter, et réagir.
Depuis plus de trente ans, la majorité des Français semble en effet refuser l’évidence de l’évolution « raciale » de la population de la nation (le mot « race » est dans ce texte utilisé dans le sens de groupes qui sont des constructions sociales et auxquels on appartient ou non du seul fait de sa naissance et de son apparence physique. Il ne s’agit évidement pas ici de défendre l’idée que les races existeraient).
Ces Français s’opposent en fait à la réforme radicale de l’idée de nation que cette situation rend pourtant indispensable et inévitable. Cependant, des territoires ruraux ou périurbains, des petites villes, sont restés à l’écart de l’évolution de la population, car la ségrégation est forte.
Ceci laisse croire que la composition de la population pourrait changer brutalement, ajoutant la crainte de la délinquance, favorisée par la ségrégation, à la peur de ne plus se sentir « chez soi ». C’est ainsi que la ségrégation, qui en France n’a pas été le résultat d’une politique déterminée, mais fut encouragée par les politiques du logement et d’urbanisme, a pour conséquence une question raciale qui traverse la nation. Une partie des Français sont « racisés », c’est-à-dire que l’ensemble de leurs interactions avec autrui est influencé par l’identité étrangère qui leur « colle à la peau ». Cela mine en profondeur leur confiance dans le système politique et assoit un vote Front national toujours plus important.
A l’issue de la campagne de premier tour, Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon et Eva Joly ont donc raison sur un point : l’opposition structurante après l’élection séparera l’extrême droite et la gauche… à condition que celle-ci en prenne conscience.

Dépasser la question raciale au lieu de la minorer

Voulons-nous être un peuple dont le projet est de s’attaquer à la question raciale, avec pour objectif de la dépasser ? Ou, au contraire, voulons-nous être un peuple défini par sa « race », au sens d’une homogénéité ethnique et culturelle, qu’importe si elle n’a jamais réellement existé ? Voilà la vraie ligne de fracture politique dans la France de 2012, que rappelle une nouvelle fois le score de Marine Le Pen.
Faire partie d’un peuple dont le projet est de s’attaquer à la question raciale avec pour objectif de la dépasser ne signifie pas ignorer le mouvement social, les combats pour les libertés publiques, ni la bataille féministe. Il convient d’articuler ces luttes, c’est-à-dire de mettre enfin à son juste niveau la question raciale qui a été niée et minorée depuis tant d’années.
Réfutons d’emblée l’accusation creuse du « communautarisme » : c’est précisément le refus de reconnaître politiquement une partie des Français comme membres légitimes de la nation qui génère le repli des communautés, l’endogamie culturelle, ou augmente la part de ceux, parmi ces Français traités en étrangers, qui trouvent leur conjoint dans le pays de naissance de leurs parents. Au fond, la question est de déconstruire méthodiquement ce qui fait que nous croyons, les uns et les autres, en un « nous » différencié d’un « eux », et ce même s’il ne s’agit pas d’opposer l’un à l’autre.

Penser la race pour l’expurger

Plutôt que ressortir les slogans paternalistes des vieilles associations antiracistes, il est temps de penser le rôle que joue réellement la « race » dans notre société, et de faire un choix à son égard : le choix d’en expurger notre société. Ceux qui le souhaitent peuvent se dire que c’est là prendre enfin au pied de la lettre les fameux « idéaux universels des Lumières ».
Faire partie d’un peuple dont le projet est de s’attaquer à la question raciale avec pour objectif de la dépasser doit devenir l’âme d’un programme politique complet. Celui-ci touchera l’école et l’enseignement supérieur, leurs moyens et leurs organisations ; la ville et les territoires ; le logement et les transports ; l’emploi et l’économie ; la solidarité… mais aussi la politique dans ses dimensions les plus symboliques : mémoires et récit national ; identité nationale et identités collectives.
Faire partie d’un peuple dont le projet est de s’attaquer à la question raciale avec pour objectif de la dépasser, c’est bien entendu lutter contre les discriminations raciales et la ségrégation. Mais cela ne suffira pas, s’il ne s’agit que de regarder l’autre avec les yeux de la compassion ou de l’humanisme envers la victime.

Descendants de colons et de colonisés

L’objectif de « déracisation » de la nation exige la mise en place de politiques de déségrégation, qui impliqueront transitoirement la mesure de la mixité raciale des quartiers. La déségrégation est aussi le seul moyen de lutter contre les trafics et la violence qui les accompagne.
Faire partie d’un peuple dont le projet est de s’attaquer à la question raciale avec pour objectif de la dépasser, c’est se souvenir que les aïeux des Français actuels étaient au Maghreb ou en Afrique « noire » autant colons, militaires et colonisés. Aussi, car il y avait bien des oppresseurs et des opprimés, et quelles que soient nos « origines » parentales, c’est considérer la victoire du FLN et la décolonisation en général comme la libération de nos propres parents, notre propre libération nationale.
C’est dire que dans les traites négrières et l’esclavage, certains de nos ancêtres ont été déshumanisés par d’autres de nos ancêtres. Je suis Français, donc je descends du conquérant, du colon et de l’indigène, comme je descends de l’esclave, du maître et du négrier.

Une laïcité décolonisée

Faire partie d’un peuple dont le projet est de s’attaquer à la question raciale avec pour objectif de la dépasser, c’est refuser que la laïcité assure la liberté de tous les cultes sauf s’il est musulman. C’est reconnaître aux femmes musulmanes leur majorité intellectuelle, et cesser de croire qu’elles ne peuvent porter le voile que sous la contrainte. C’est affirmer qu’égaux, quels que soient notre lieu de naissance, et a fortiori ceux de nos parents, aucun parmi nous ne bénéficie d’une préséance pour discuter ou rediscuter le contrat social en ce qui concerne la place des religions : tous les Français ont voix au chapitre dans ce débat, car le régime colonial a bel et bien pris fin.
Aucun parti politique ne porte ce projet aujourd’hui, alors que le FN prétend incarner le parti de ceux qui veulent faire partie d’un peuple défini par sa race. Son succès est d’autant plus facile que nul ne concurrence le discours identitaire de Marine Le Pen, tant est une réalité la « lepenisation des esprits »… des dirigeants politiques. Au sein de l’UMP, du PS, et jusqu’au Front de Gauche, la question raciale divise, et des responsables politiques, par conviction ou par électoralisme, contribuent à diviser la nation, entre vrais et faux, entre riens-du-tout et d’origine ceci ou cela, entre laïcs et Musulmans…

Le danger FN

Demain, François Hollande sera sûrement élu président de la République. Il affirme ne vouloir rien céder au FN, dont l’UMP drague les électeurs sans plus aucune pudeur. François Hollande ira-t-il jusqu’à prendre conscience de l’urgence à repenser l’identité de la nation ? Ses discours en font douter, mais son intérêt rejoint ici en tout cas l’intérêt supérieur du peuple, car à défaut, le Front national représentera aux prochaines élections une force incontournable à droite, si ce n’est son principal courant.
François Hollande ne bénéficiera pas alors du rejet de Nicolas Sarkozy, et la gauche risque fort de perdre le pouvoir au profit d’une droite qui n’y accèdera qu’avec le FN. S’il accepte le clivage, jusqu’au sein du PS, François Hollande a une occasion historique, avec tous les pouvoirs en main, de refonder la gauche sur un discours et sur un projet nouveau s’attaquer à la question raciale avec pour objectif de la dépasser, tout en l’articulant aux luttes sociales, féministes et pour les libertés publiques.

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