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10 août 2012 5 10 /08 /août /2012 10:31

 

7.

 

 

 

 

 


Je dois procéder maintenant à une analyse de mon rire. Je veux bien essayer de décortiquer ses mécanismes. Je m’intéresse surtout à l’aspect physiologique. Je ne sais pas tout à fait ce que ‘physiologique’ veut dire mais il m’arrive d’être pédant.

 

 

 

 

 


Ce n’est pas un crime. Du moins pas encore.

 

 

 

 

 


Avant d’aller plus loin, un rapide constat. Je suis arrivé à la conclusion qu’au sein de ma famille il y a plusieurs types de rire. Il y a le rire gras, celui de l’oncle Rico, qui a le pouvoir de faire trembler les vitres et les vases mais qu’il réserve à des occasions exceptionnelles, quand, par exemple, grand-mère, dans un grand élan de gâtisme, se met à radoter ses vieilles histoires. Il y a le rire fluet et mignon, celui de ma nièce, Amira, un rire si subtil qu’on l’entend à peine, il ressemble au gazouillement d’un petit oiseau. Il y a le ricanement de la terreur, celui de ma tante Anouckha, une enseignante à la retraite, qui évoque un film de science-fiction, où un bulldozer, doté d’un cerveau, sème la terreur en émettant des bruits étranges. Ce ricanement ressemble aussi au cri hystérique de la victime dans Scream quand le psychopathe lui tombe dessus. Je vous laisse choisir. Nous sommes après tout en démocratie. Il y a aussi le rire mesquin, celui de ma cousine Neha, qui me fait penser aux glapissements de chacals dans un dessin animé.

Le mien, avant que je ne succombe à cette maladie, était tout à fait normal. Il n’était ni gras, ni fluet, encore moins mesquin. C’était un rire comme les autres. Depuis il s’est métamorphosé. Il ressemble beaucoup à celui de l’oncle Rico mais plusieurs tons au-dessus. On dira que c’est un rire gargantuesque. Ce n’est pas un hihihihi ou un hahahaha ou encore un hohohoho c’est un HOUHAHOUHAHOUHAHOUHA suivi d’une HOHOHOUHOHOHOU. Je n’arrive malheureusement pas à retranscrire son intensité.

 

 

 

 

 


On peut le trouver effrayant et je pense que c’est un sentiment légitime.

 

 

 

 

 


Mon nouveau rire émerge littéralement de mes tripes, on pourrait le comparer à un tsunami, une fois le mécanisme enclenché, rien ne peut l’arrêter, c’est une incroyable déferlante, il traverse mon corps à très grande vitesse pour enfin jaillir dans ma bouche. Rien ne peut le contenir. J’ai parfois l’impression d’être en transe, d’être dans un au-delà, d’être littéralement possédé. Mon cerveau est, par ailleurs, pratiquement paralysé. Pendant que dure la crise, je n’arrive plus a réfléchir.

 

 

 

 

 

 


Et détonne alors un HOUHAHOUHAHOUHAHOUHA.

 

 

 

 

 


Et résonne alors un HOHOHOUHOHOHOU.

 

 

 

 

 


Un mot, en l’occurrence ‘la police’, je précise ‘la police et non ‘police’, parvient bizarrement à interrompre la crise.

Pourquoi est-ce qu’il en est ainsi ? Le mystère demeure.

Voilà pour ce qui de l’analyse des symptômes cliniques. Je dois reconnaître, en toute modestie, que c’est une analyse percutante. Cela ne permettra certes pas d’en venir à bout mais il était important d’en parler.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      7.

 

 

Je me dois maintenant contraint d’ouvrir une parenthèse, qui sera malheureusement longue. Je me vois obligé de parler de ma copine / fiancée. On se connait depuis deux années et on s’aime bien ou pour être plus précis, elle m’aime beaucoup et je l’aime bien. Ce déséquilibre amoureux n’est pas bien grave car je suis convaincu qu’elle est la femme de ma vie, qu’on aura un jour trois enfants et que je finirai par l’aimer passionnément. 

Il faut dans la vie toujours se fixer des objectifs réalistes.

On dira que c’est une femme bien. Elle est tout à fait convenable. Elle agit de façon convenable, elle pense des pensées convenables, elle a des rêves convenables.  Au collège déjà, elle était membre de plusieurs associations, elle luttait non seulement pour protéger l’environnement mais aussi pour les chiens et les chats orphelins. Elle a toujours eu d’excellents résultats, première de sa classe à l’école maternelle, à l’université et probablement sera-t -elle première au paradis. Elle a fait des études de lettres parce que ce sont évidemment des études convenables. Et depuis peu, elle est enseignante de français dans un collège privé.  Elle prend son métier à cœur, elle aide après les heures de classe les enfants qui n’arrivent pas à maitriser cette langue incompréhensible et elle consacre de longues heures à chercher sur le Net de nouvelles méthodes pédagogiques. Au collège, elle ne se mêle pas des palabres, les femmes en général parlent de leur mari ( elle n’a rien à leur dire car elle est célibataire ),  de vêtements et de maquillage ( elle s’y intéresse mais ce n’est pour elle franchement pas une priorité ) et de leurs enfants ( elle n’en a pas ), les hommes parlent en général d’eux-mêmes ( ce qui n’est pas exaltant ), du football ( une bêtise ) et de politique ( une deuxième bêtise ) et de toute façon une fille convenable ne se mêle pas à la conversation de ses collègues hommes.  Le dimanche, ses parents, qui pratiquent le même métier que leur fille adorée, sont contraints au repos  et elle en profite pour leur préparer de bons petits plats, elle fait le ménage et elle leur parle de Molière et de Racine. Le soir, avant de s’endormir, elle lit un livre sacré et un Harlequin, elle réalise ainsi la complémentarité de la spiritualité et de l’amour. Je me demande ce que cette phrase peut bien vouloir dire. Je me suis décidément imprégné des voltiges verbales de mon prof de français à l’université.

Que désire une femme convenable, à votre avis ?

Un homme bien sous tous rapports, en l’occurrence moi.

Elle m’aime passionnément mais je me demande parfois ce qu’elle aime vraiment en moi. Est-ce qu’elle aime l’homme bien comme il faut,  celui a grandi dans le carcan de la solide classe moyenne aisée de Beau-Bassin,  l’élève du collège Saint Esprit, celui a qui a fait de bonnes études,  celui a déjà une maison avant de se marier, qui est destiné à une belle carrière dans la fonction  publique ou est-ce qu’elle aime l’homme qui se cache derrière tous ces masques ?

Elle me dit qu’elle m’aime entièrement. Et elle ne cesse de manifester son amour. Elle n’arrête pas de me dire que je suis adorable, que je suis un chou, ce qui n’est pas pour me déplaire. Elle m’offre régulièrement des cadeaux, qui coûtent parfois une petite fortune. Elle veut à tout prix m’aider. Elle est à l’écoute de mes moindres problèmes. Elle évoque, sur un ton rêveur,  notre vie future, la maison, les enfants, tous les projets qu’on envisage de réaliser.

Je croule parfois sous ce bonheur. Elle est vraiment adorable mais je ne l’aime pas assez.

Et la trouve parfois ridicule. Et je m’en veux. Elle me donne envie de rire.

Elle est conventionnelle et tout a fait prévisible. Et j’ai peur que mon rire fou ne détruise tout.

J’ai peur que mes pensées parasitaires ne prennent le dessus et que je me mette a lui rire au visage. Je ne l’aime pas assez mais je veux l’épouser. Je sais qu’elle me rendra heureux.

Ce rire est loin d’être une rigolade, c’est un sérieux problème. D’autant qu’il est prévu qu’on se rencontre bientôt.

 

 

 

 

8

 

J’ai ri aux funérailles d’un proche aujourd’hui. Mais j’ai deux alibis. D’abord j’y suis allé alors que je ne voulais pas, ce qui est, dans une large mesure, tragi-comique. Ensuite les gens qui y étaient avaient une tête de mort. Ils avaient cet air constipé qu’on aime à se donner quand on veut paraître triste alors qu’on ne l’est pas. Je range ceux qui se rendent aux funérailles dans trois catégories. D’abord il y a les proches qui ont toutes les raisons d’y être, ils souffrent vraiment et ils ne jouent pas à paraître ( sauf peut-être pour le fils, le frère ou la sœur qui effectuent le jour même des calculs pour savoir quel part de l’héritage leur reviendra ). Ensuite il y a les proches qui ne sont pas si proches  et qui viennent surtout par devoir. Ils énoncent durant une bonne partie des funérailles des clichés sur la bonté du défunt avant de discuter de polémiques autrement plus graves, par exemple, la nouvelle alliance entre nos politiciens surdoués. Dans la troisième catégorie on retrouve les inconditionnels des funérailles, on ne sait pas exactement d’où ils viennent ni qui ils sont mais on les voit tout le temps. Et ils sont passés maîtres dans l’art du visage constipé. Ils vous offrent leur commisération alors que vous ne leur avez rien demandé. Ils ont toujours à la bouche des mots sirupeux à propos de la personne décédée et on les voit même pleurer parfois, mais de façon très pudique.

Figurez-vous que je suis tombé sur un de ces types. Je vois donc je ris.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

Umar Timol.

(à suivre)

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Published by ANANDA.
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