Ce blog s'intéresse à la poésie, à la littérature de l'Océan Indien, à la philosophie, aux sciences, à l'Homme et au sens de la vie.
L’ANDROGYNE
C’était un jour sans soleil, un de ces jours où l’humidité forme un miasme et rend l’atmosphère pesante. Les nuages ramassés sur eux-mêmes exhibaient la lourdeur de leur ventre menaçant d’exploser à tout moment. La vie du village de Mongoût, d’habitude vivace et ensoleillée, s’était feutrée et rares étaient les bruits qui traversaient cette ouate. Les muscles ventraux de ma mère décidèrent de m’expulser ce jour-là. Allongée sur la natte, gémissant ses douleurs, elle s’était retenue pendant que ma grand-mère, agrippée à sa canne artisanale, s’était dépêchée de quérir la vieille assurant les bons offices de sage-femme. Celle-ci était aux côtés de la femme en travail depuis à peine un quart d’heure que le tonnerre roula la colère des cieux, puis la foudre s’abattit sur le jacquier à quelques mètres du puits pour le pétrifier. Au même moment je naquis par les pieds. Il ne plut pas.
Au fur et à mesure que ma mère, les yeux embués par la sueur et les larmes, se libérait le ventre de mon poids, une expression horrifiée s’imprima sur les rides de l’accoucheuse. Elle lut sur mon corps gluant de liquide amniotique la marque indélébile de la malédiction. Elle n’en dit rien à celle qui mettait son quatrième enfant au monde. Une fois le nouveau-né lavé et langé, une fois les soins nécessaires donnés à l’accouchée, la vieille s’en alla rendre compte à ma grand’mère. Non seulement la manière dont j’étais arrivé n’est pas coutumière, mais il y avait en plus cette terrible infamie. Elles devisèrent longuement sur les possibles significations qu’elles accrochèrent aux faits simultanés de ma naissance par les pieds et du jacquier dorénavant dur comme pierre. La réponse semblait limpide. Je portais en moi le sceau de la malédiction, j’étais l’élément démoniaque par lequel surviendraient les jours noirs, j’étais celui qui ne distribuerait qu’afflictions. Ma grand’mère secoua tristement la tête, maudit en son for intérieur sa bru et réussit à obtenir le silence de la sage-femme jusqu’au retour du père de l’enfant.
Mon grand-père avait perdu la vie du côté de Montagne Jacquot dans les champs de cannes pendant la période de coupe. Il avait rendu son dernier soupir sous les pneus arrière d’un camion surchargé et avait, du même coup, envoyé sa femme rejoindre la longue cohorte de jeunes veuves qui trimaient pour la plantation. Depuis, ma grand’mère arborait fièrement les signes de son veuvage. Elle avait traversé la vie dans une attitude jugée digne, toujours de blanc vêtue et plus jamais de sindour[1] et de tika[2] rouge. Depuis, elle avait reporté toute son affection sur ses enfants et plus particulièrement sur son dernier fils, celui qui était appelé à réussir. Jamais elle n’avait osé imaginer que ce fils, le diamant de sa vie, irait aussi loin. Du vivant de son mari – Bhagwan[3] aie son âme – ils avaient profité d’une puja[4] où ils s’étaient rendus pour consulter le pandit[5]. Celui-ci, après avoir repéré dans son livret les positions et les influences des astres, avait lu de la chance dans les lignes de main de cet enfant. Elle avait alors pensé que plus tard il occuperait une fonction autre au sein de la plantation, peut-être à l’usine comme planton, ou mieux encore, comme aide technicien. Mais son étoile brillait bien plus fort et il ne s’échinait pas pour les messieurs de la concession. Il avait fait des études et travaillait pour le gouvernement depuis trois ans maintenant. Unique fonctionnaire du village, il était à l’abri du soleil et de la pluie dans un bureau. Il était celui à qui tout le village signifiait respect avec un arrière-goût d’envie, celui que les parents citaient à leurs enfants en exemple visible. Jamais il ne serait dans le besoin et, surtout, ses vieux jours étaient assurés. Il ne se salissait pas les mains à retourner la terre, et quand il s’habillait pour sortir, il était aussi beau qu’un acteur de cinéma ! Pas une seule fois elle n’avait mis les pieds dans une salle de cinéma – il aurait fallu aller à Port-Louis – mais elle imaginait les acteurs d’une beauté quasi mythique. La prunelle de ses yeux était pour le moment affectée dans un bureau à l’Est de l’île et ne serait de retour que le lendemain. Sa mère était certaine, il deviendrait encore plus. Maintenant, il y avait ça !
Elle ne cessait de ressasser dans sa tête les événements entourant la naissance de cette chose, de ce monstre. Au départ de l’accoucheuse, elle avait ruminé d’affreuses pensées à l’égard de cette bru qu’elle n’avait jamais porté dans son cœur. C’était une fille qui venait de l’autre côté de l’île et qui avait des manières, mais elle avait été présentée comme un parti avantageux, une future héritière de terrain. L’autre bru, la femme de son avant-dernier, savait y faire, elle. Ne rechignant pas à la tâche, elle était de même condition et révérencieuse à souhait. L’unique problème était qu’elle n’arrivait pas à faire des enfants. Si seulement cette femelle, qui avait porté ce shaïtan[6] dans son ventre, n’avait pas endormi sa légitime méfiance en lui donnant trois petits-enfants – l’aîné, un fils - ! Maintenant elle ne pouvait rien faire d’autre qu’attendre son béta[7] adoré. Ne rien dire aux voisins, ne rien entreprendre jusque là. S’appuyant sur sa canne, elle décida d’aller voir de loin la chose. Elle arrosa soigneusement le seuil d’un filet d’eau pour instaurer une barrière de protection entre elle et ces deux-là avant de risquer un coup d’œil. Et fut incapable d’adresser la moindre parole à la femme de son fils, cette donneuse de fesses – c’était sûr, elle avait dû forniquer avec un mauvais esprit – par qui la malédiction s’était frayée un chemin jusque dans la famille.
Elle ne vit pas grand chose de moi. Cependant je me rappelle avoir senti les ondes de sa haine m’envelopper. C’était un véritable étau de fer chauffé à blanc qui n’aspirait qu’à me coller à la peau, qu’à me griller le corps jusqu’à la moelle, qu’à faire disparaître mon être du fluide cosmique. Cela me laissa indifférent. Je n’éprouvais ni haine ni colère pour qui que ce fût. Les émotions tournaient autour de moi sans m’atteindre. Je n’avais besoin que de cette femme qui m’avait mis au monde parce qu’elle m’allaitait et m’aiderait à grandir. Seul vivre m’importait ; aussi je m’agglutinais à son téton généreux.
Le lieu dans lequel je venais d’arriver était comme de la poussière, un résidu grisâtre sans horizon. Il y avait au-delà d’ici, sans être pour autant éloigné, comme une sensation d’eau et de soleil, de verdure mélangée à de la pierre. Au-dedans il flottait dans l’air une odeur de purin et de fumier. Je percevais aussi, suspendus dans l’espace, des restes fétides de paroles dures, amères, des mots de reproche aux arêtes effilées, conçus et affûtés avec l’évidente intention de saigner l’âme. Etait tout autant palpable dans l’au-dehors immédiat cette montagne d’hostile répugnance. Et autour le silence d’une froidure à effriter des os solidement constitués. Mes yeux ne distinguaient pas encore les choses, je faisais seulement la différence entre ce qui émanait de la vie et ce qui ne restituait plus aucune énergie. Ici, tout ce qui vivait véhiculait une disharmonie dégénérescente. L’unique espace dénué d’animosité était ce corps contre lequel j’étais blotti, ce sein que je tétais jusqu’à l’endormissement.
Repu, j’avais plusieurs fois plongé dans le sommeil avant d’entendre une voix d’homme à l’extérieur. Des voix de femmes m’étaient déjà parvenues à maintes reprises, des voix où grelottaient interrogation et angoisse profonde, des voix basses auréolées de noirceur. Mais cette voix d’homme ne m’était pas inconnue pour l’avoir souvent entendue. C’était une voix dont les vibrations transpiraient l’arrogance. Elle était cette fois-ci gaie, joyeuse et disait avoir rêvé la veille que sa femme avait accouché. Un susurrement lui répondit et les pas s’éloignèrent jusqu’à l’isolement du silence.
Ma grand’mère vit arriver son fils avec un soulagement non feint. Elle le regarda remonter l’allée en souriant. Il disait savoir que sa femme avait accouché et demandait si c’était un fils. Sa mère lui fit signe de la rejoindre. Elle le conduisit auprès du puits, lui fit constater l’état du jacquier, lui raconta les faits entourant ma naissance et répéta ce que l’accoucheuse avait dit. Le visage de son fils se ferma et elle vit danser dans ses yeux une lueur de colère mêlée à de l’effroi. Comment était-ce possible ? Comment avait-il pu être trompé à ce point ? Et surtout, que faire pour éviter la honte, ne pas avoir à baisser la tête ? Ils discutèrent longuement tous les deux, bientôt tous les trois car rejoints par la bru et belle-sœur stérile. Ce fut là à quelques pas du puits que nul n’osait approcher depuis la veille que se joua mon destin. La honte, la colère et l’honneur furent la table de jeu et les mots, les dés. Quand la décision fut prise, chacun s’en alla de son côté. La grand’mère, accrochée à sa canne, se rendit chez celle qui avait accouché toutes les jeunes femmes du village, son fils partit se promener dans la nature et la bru corvéable réintégra sa cuisine.
*
Je sais. Je sais et je sens. Au dehors le soleil est en train de décliner. Dans moins de deux heures, il fera brutalement nuit. Ce qui hier était montagne d’hostilité est maintenant une chaîne montagneuse qu’il ne me sera pas permis de franchir. Je sais que le silence n’est plus seulement isolement. Au-delà du seuil, il y a de la haine partagée, tant de dégoût mis en commun pour ce nouveau-né honni qui jamais ne recevra de nom. Au-dehors le ciel est d’un bleu lumineux et dans la pénombre de cette chambre, un froid s’est posé sur mon visage comme un mouchoir d’eau, un masque d’épines. Une fois de plus, ma venue sur terre n’aura duré que quelques jours, une fois de plus l’humain m’aura généreusement donné de sa petitesse d’amour. Pourtant, le cœur de l’homme peut dévoiler d’autres paysages, cela aussi je le sais depuis toujours.
Ce soleil que jamais je ne sentirai courir sur ma peau, je le donne volontiers à cette vieille veuve, à cette grand’mère. Puisse-t-il faire s’évaporer la frilosité qui habillera son corps décharné et son regard éteint. Je veux que, dans ses derniers jours, elle voie s’ouvrir un chemin aux couleurs sereines. Je veux qu’à ce moment-là s’installe la paix en elle. A ce moment-là seulement, car avant elle aura toujours à la bouche l’acide du remords. Cela aussi, je le veux.
Que se vivifie le champ mort, que les terres utérines brûlées deviennent florissantes. A celle qui, face à sa conscience, plaidera complicité par ignorance, je prédis sept enfants. De sa vulve émergeront sept autres vulves ; et plus tard quand ses gendres lui réclameront un lopin de terre, son égoïsme souffrira de ne pas avoir fait de fils. Elle maudira son ventre et ne saura pas que par des voies détournées ses larmes me soulageront l’être.
A celui dont la voix est commandement, celui qui est si sûr de sa bonne étoile et de son ascension sociale, à ce père si prompt aux paroles dures, tellement fier de sa fierté, qui déjà porte le joug de la honte, ce poids qui toute sa vie durant lui écrasera les épaules, j’accorde délivrance. Je ne puis défaire et refaire sa vie car il a lui-même tissé les mailles du filet dans lequel il se balancera longtemps, se débattant en vain. Je saurai néanmoins l’accueillir avec des fleurs et de l’eau fraîche où flotteront quelques feuilles de toulsi[8], ce basilic des dieux, au moment où son fils aîné lui donnera le feu de la crémation. Ce n’est qu’alors qu’il saura que je portais en moi la véritable chance de son existence.
Celle qui m’a couvé dans son ventre et qui apaise ma faim bien qu’affaiblie par l’effort de la mise au monde et la privation de toute nourriture depuis, cette femme qui me nourrit aussi d’amour, je l’emmènerai vers un monde où la conscience n’est pas chair. J’enlèverai de son âme toutes ces échardes plantées avec dureté et la soignerai au miel.
Cette nuit un incendie éclairera le ciel du village de Mongoût. Je le sais. Demain les villageois se réuniront pour pleurer la femme et son bébé. Malgré leurs efforts, le destin ne leur permettra pas de les sauver. Personne ne saura que la femme a été assommée avant d’être aspergée de pétrole tout comme le nourrisson. Demain ni la grand’mère, ni le fonctionnaire, ni sa belle-sœur ne regretteront leur décision et leurs gestes. Cela sera pour plus tard. Et personne ne saura non plus que de la lignée de l’Ardhanarishvara[9], avec chaque parcelle de ma conscience, je me souviens de la beauté première de l’humain d’avant la scission. J’ai la mémoire de cette partie effacée de l’histoire humaine. En moi se conjuguent l’avant et l’après de l’homme d’aujourd’hui. Les dieux ont déposé quelque part en mon être une étincelle de leur sapience qui un jour se révèlera. Je suis de la race d’avant la chute et j’annonce celle qui peuplera le monde avant la fin des temps. Sont réunis en moi les principes mâle et femelle. Je suis l’étincelle que produit l’union des oppositions, le réceptacle qui annihile tous les contraires. Je suis l’Androgyne.
[1] Mélange de terre colorée et de saindoux que portent sur la tête les femmes hindouistes mariées
[2] ornement à partir d’une pâte porté au front entre les yeux
[3] Dieu
[4] cérémonie religieuse
[5] prêtre hindouiste
[6] être démoniaque
[7] fils
[8] une variété de basilic utilisé uniquement dans les offrandes cultuelles
[9] nom du dieu Shiva sous sa forme androgyne
Vinod RUGHOONUNDUN
in revue "L'Autre", N° 3, Vol 7, 2006.