Né à Bobigny (93), en 1934, Guy Chaty habite Paris.
Il a été successivement instituteur, professeur de lycée et professeur à l'université.
Parallèlement à ses activités pédagogiques et scientifiques, il publie depuis 1977 poèmes, nouvelles, essais, récits, chansons dans de nombreuses revues, quelques recueils, anthologies et sites.
Il est membre du comité de rédaction de la revue Poésie première , des comités de lecture des revues Intervention à Haute Voix et Poésie sur Seine, ainsi que de plusieurs sociétés littéraires.
Il est, de plus, comédien et, en tant que tel, interprète chansons et textes.
Où poser les pieds.
Au début, on était gêné. On ne savait plus où poser les pieds.
Maintenant, on s'habitue. Il y en a partout sur les trottoirs, dans le métro, des gens couchés par terre. On marche dessus.
Oh, on fait attention. Enfin moi, personnellement, je fais attention. Je me chausse légèrement et je regarde bien où je place mon pied. J'évite les parties sensibles.
D'autres sont de brutes. Ils y vont carrément avec leurs grosses tatanes ou même leurs talons aiguilles !
Par ci par là, montent des plaintes et des cris. Heureusement, la plupart des piétons ont les oreilles bouchées : ils écoutent la musique, et ça crie plus fort dans l'appareil.
Certains couchés se révoltent et vont s'allonger dans la rue, sur la chaussée. En général, les voitures s'arrêtent; les automobilistes n'ont pas envie de salir leurs voitures. Ils remettent les couchés sur le trottoir, au besoin sur d'autres couchés, et remontent dans leur véhicule en pestant contre la société : ils ont perdu un temps précieux.
Le 14 juillet, on enlève tous les couchés. Mais ils reviennent dès que la fête est finie.
Un curé s'est ému de la situation et a réussi à passer à la télévision pour expliquer que ça ne pouvait pas durer. Une mesure a aussitôt été prise : on va élargir les trottoirs pour accueillir davantage de couchés.
in "Décharge", n° 135.
J'en suis très honoré
Je suis très honoré d'être admis dans son monde
Il me reconnaît quand il me voit, se souvient de ma personne
j'existe pour lui c'est une vérité
J'en suis flatté, car il est dans ce pays depuis peu
j'en suis ému car il semble me porter une affection particulière
je le sens dans son regard et dans ses gestes
Il est curieux de tout, tendu vers l'inconnu
Au milieu de mille choses qu'il découvre avec avidité
il sait me distinguer, j'en suis émerveillé
Aux yeux de la plupart cela paraît naturel
pour moi c'est extraordinaire :
il ne suffit pas de dire que je suis son grand-père.
Inédit
En souvenir de Charles Mingus à la contrebasse et Steve Potts au saxophone, fête de l'Humanité, Septembre 1976.
Jazz en amour.
Steve parle à Charles. Charles fait comme s'il ne l'entendait pas. Charles joue pour montrer qu'il est là, garde le rythme, c'est tout.
Leur dialogue a pourtant commencé, c'est à eux d'occuper le terrain.
Steve ne se décourage pas, il sollicite.
Charles reste de marbre. Sobre, minimal. Juste une note ou deux.
Steve insiste, module, brode.
Maintenant il supplie. Ses appels deviennent déchirants.
Le public attend. En silence, il supplie lui aussi.
ça ne peut pas durer ainsi. Steve déclare son amour. Charles le refuse.
Steve cherche Charles, et ne le trouve pas.
Et pourtant ça dure. Le public souffre.
Tout à coup, un frémissement chez Charles. Sa phrase s'étoffe. Il murmure.
Steve s'affole, il chante. Il chante de plus en plus.
Charles lui répond. Lui répond généreusement. Il craque. Il succombe.
Le public aussi. Charles et Steve s'aiment devant lui.
Le public en pleure de joie, et crie sa joie comme il peut.
Apothéose.
Inédit.
Anatole et son chat.
Alors qu'il balayait et qu'il voyait aller et venir la brosse du balai et ses touffes noires à chaque bout, Anatole pensa à son chat maigre et noir : sa tête et le bout de sa queue faisaient deux touffes pareilles à celles du balai.
Et si c'était son chat ?
Il se dit que peut-être, un jour de grande tristesse, il avait planté un grand bâton dans le milieu de son chat pour en faire un balai.
Il sentit remonter le long du manche jusque dans ses mains le frottement contre le sol du dos maigre de son chat et il ne put continuer. Il remit doucement le balai à se place et partit à la recherche de son chat. Mais il se souvint alors qu'il était mort l'année d'avant et qu'il l'avait enterré au fond du jardin.
Il rentra dans la maison et s'assit pour rêver.
in "Anatole et son chat" (IHV 1998; Editinter/bilingue, 2004).
Guy CHATY.