Ce blog s'intéresse à la poésie, à la littérature de l'Océan Indien, à la philosophie, aux sciences, à l'Homme et au sens de la vie.
L'horizon piaffe du sabot. On dirait bien qu'il s'impatiente.
Mais je me dirige vers une forêt. Une forêt où les pierres appellent.
Reste que c'est une étrange forêt, imaginez : pleine de foetus qui étreignent l'écorce des troncs, se raccrochent à la moindre branche.
Ces foetus blafards dardent sur ma personne leurs énormes yeux en forme de soucoupes, dignes de lémuriens, qui supplient.
Ils ont un crâne démesuré, et ils pendent, comme des choses molles. Comme des amas de pulpe fade. Qui auraient des tentacules de poulpes.
Translucides et gélatineux, ils m'implorent de les décrocher.
Bientôt, leurs gémissements sourds, leurs geignements entrecoupés de sanglots ténus m'emplissent les ouïes :
"Nous t'attendions, nous t'attendions !
Nous t'attendions depuis des lustres !"
Il m'est difficile de me frayer un chemin dans cette forêt, laquelle, à tout prendre, semble n'être rien d'autre qu'une espèce de masse spongieuse, globuleuse.
Que font là ces foetus ?
Faut-il que je les décroche, ainsi qu'ils le souhaitent ?
Dois-je céder à leur supplication, ou passer mon chemin, m'abstenir ?
Ils grincent des dents et, cependant, un foetus, ça n'a pas de dents.
Brusquement, le murmure du vent se lève, une fine pluie se matérialise.
Elle me crachote au visage, et c'est assez revivifiant.
"Donne-nous une chance d'échapper au néant !" exhortent les foetus.
"Ecoute un peu notre sotte histoire...Nous ne sommes ni nés, ni morts !"
"Un dieu nous a laissés là. Il ne savait quelle décision prendre. Nous marinons ici à cause de l'hésitation d'un dieu déprimé; les déprimés, c'est bien connu, sont des gens que l'hésitation ronge.
Alors il nous a laissés là, en attente de sa décision. Il a tourné les talons puis, ensuite, il nous a oubliés. Dans cette forêt crépusculaires, glauque. Sale. Où le crachin nous fouette les joues, nous bombarde à longueur de temps.
De grâce...fais quelque chose pour nous, nous savons tous que tu le peux !"
Je commence à en avoir assez d'essuyer ces plaintes perpétuelles.
Au fond, j'accèderai bien à leurs grinçantes demandes, mais quelque chose me retient : est-ce leur aspect somme toute répugnant, leurs tentacules roses qui s'accrochent ? Leur façon d'étreindre les fûts, avec une force quasi palpable et qui n'est pas sans dénoter ce qui ressemble à de la fureur ?
Certains d'entre eux semblent étouffer les arbres tels des figuiers banians.
Sont-ce des foetus ?
Ne sont-ce pas plutôt des sortes de sangsues montrueuses ?
Et comment expliquer que la vie, autant que la mort, les rejette ?
Vrai, ils sont laids. Je ne les vois même pas remuer leurs lèvres.
Leurs yeux sont si ronds, si béants, si brillants qu'ils ont quelque chose de fou.
On m'avait toujours dit que les forêts étaient hantées d'esprits. D'âmes en peine, sans repos, avides de vampiriser les âmes vivantes.
Le crachin devient mauve, puis noir, puis il se remet à me piquer.
Dès qu'il me touche la peau, j'ai l'impression que c'est une brûlure.
Toutefois, je redoute de me mettre à couvert sous les feuillages, à cause de la proximité des foetus, qui serait trop grande.
Peu de temps après, je comprends que ce sont eux qui crachent cette pluie corrosive.
Patricia Laranco.