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Ce blog s'intéresse à la poésie, à la littérature de l'Océan Indien, à la philosophie, aux sciences, à l'Homme et au sens de la vie.

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LA POESIE FRANCOPHONE DE L'ILE MAURICE JUSQUE DANS LES ANNEES 1970 (I)


L’Ile Maurice est situé au sud de l’Océan Indien, non loin à l’est de Madagascar et de l’Afrique australe, et au nord-est de l’Ile de la Réunion.

Pour comprendre la poésie mauricienne, il est nécessaire., ce me semble, de survoler d’abord l’histoire de ce pays extrêmement petit.

Totalement inhabitée à sa découverte par les Portugais en 1507, elle fut ensuite occupée par les Hollandais qui lui donnèrent son nom.

Après quoi, en 1715, l’île devint possession de la Compagnie française des Indes. Durant tout le 18éme siècle, elle fut un point stratégique de la navigation et du commerce dans cette région du monde. En 1814, après la défaite napoléonienne, elle passa aux mains des Anglais, mais ceux ci laissèrent aux mauriciens l’usage libre de la langue française ainsi que le Code Civil, d’où le fait que l’influence française put se maintenir forte, essentiellement autour du groupe des colons blancs descendants directs de français, grands propriétaires fonciers et hommes d’affaire, très attachés à leur religion catholique et à leur culture. Ces gens restèrent les dominants, à côté d’un petit nombre de britanniques essentiellement fonctionnaires qui, en général, se fixaient peu. En 1835, les Anglais abolirent l’esclavage et, de ce fait, furent contraints, pour assurer la culture de la canne à sucre principale ressource de l’île, de faire appel à une abondante main d’œuvre transplantée du sous-continent indien et soumise à ce qu’on appelait l’engagisme (engagement sous contrat avec rudes conditions de vie et salaires de misère). Le 12 Mars 1968, le territoire accéda à l’indépendance, pour devenir ensuite, en 1992, une république restant intégrées au Commonwealth britannique.

Contrairement à bien des pays du Tiers Monde, Maurice a su se doter d’institutions et surtout de traditions solidement démocratiques, avec, toutefois, un état fort, souvent enclin à contrôler certains médias. Depuis quelques années, elle est en train de devenir ce qu’on appelle un pays émergent, que d’aucuns ont même surnommé, en raison de son dynamisme économique et de sa boulimie de développement, le « dragon de l’Océan Indien ». Elle compte 1.100.000 habitants, dont approximativement, en 1968, 50% de purs indiens descendants des engagés, 42% de Métis de diverses origines (avec toutes les gammes de couleurs, de degrés de mélange et de types), 7,5% de Chinois, 0,5% d’européens sans mélange (ou franco-mauriciens).

Son système social de gestion du pluri-ethnisme est très fortement calqué sur le modèle en vigueur dans les pays de tradition anglo-saxonne :il est souvent qualifié de « communalisme » ou encore communautarisme. Cet état de fait a, sans doute, été facilité par la présence massive d’indiens viscéralement attachés au système de cloisonnement socio-ethnique dit « de castes ». A Maurice, Indiens et Franco-mauriciens semblent s’être, étrangement, mis d’accord pour perpétuer une sorte de version douce de l’apartheid (avec, notamment, réticence envers les mariages ou unions inter-communautaires ou inter-ethniques). Le groupe des afro-mauriciens descendants des esclaves est encore fortement marginalisé, victime d’une pauvreté et d’un mépris qui le placent tout en bas de l’échelle.

Cela n’empêche pourtant pas que Maurice soit une terre de contact étroit entre les cultures asiatique, européenne et africaine, et donc d’influences réciproques, de métissage ethnique aussi (nous avons vu le nombre de métis). C’est là ce que l’on pourrait appeler le paradoxe mauricien.

Bien que l’Anglais soit demeuré,avec l’indépendance, la langue officielle du pays, les Mauriciens demeurent profondément attachés à la langue française, qui reste, après le créole (lui même issu du français d’ailleurs), la langue la plus couramment parlée. On ne s’étonnera donc aucunement du fait que la littérature d’expression française soit, de loin, la plus riche et la plus prestigieuse sur le territoire mauricien, la littérature anglophone n’étant, pour sa part, entrée en scène qu’il y a seulement une quarantaine d’années et la littérature en langue créole n’étant, quant à elle, véritablement sortie de l’ombre qu’à partir des années 1980.

La littérature mauricienne émerge dès le début du 19ème siècle, même si c’est la Révolution qui, au départ, voit s’ouvrir les premiers clubs et sociétés littéraires de l’île.

Très rapidement, les littérateurs mauriciens du 19ème siècle délaissent le roman pour la poésie. Apanage de l’élite de pure souche française, cette production littéraire reste très étroitement dépendante des grands modèles hexagonaux :il s’agit, pour l’essentiel, d’un courant romantique, marqué par des élégies lamartiniennes ou des odes hugoliennes.On pourrait dire de cette littérature qu’elle est une littérature à la fois d’imitation et de résistance, en ceci qu’elle est un témoignage résolu et affirmé d’attachement à une langue et à une culture françaises menacées par l’intrusion anglaise. Ses représentants sont Lorquet (auteur, en 1823, d’une vaste épopée en 10 chants à la gloire de Napoléon) , Bourbon, Carié, Castellan, Delafaye, Chrestien et beaucoup d’autres, producteurs d’une très abondante poésie.

Celui qu’on peut désigner, à la fin du 19ème siècle, comme le premier poète mauricien majeur est Léoville Lhomme, métis, qui choisit la veine parnassienne et l’inspiration « nationale », dans une Maurice en proie à un grand bouleversement démographique et culturel avec l’arrivée des nombreux engagés d’origine indienne, perçus comme potentiellement menaçants pour la culture et la tradition locales franco-créoles, idéalisées fortement dans l’oeuvre de ce poète.

Au début du XXème siècle, la sensibilité littéraire se modifie, avec l’apparition vers 1920 du « roman mauricien » qui contribuera à mettre au jour les complexes relations de classes et de races, les tensions ethniques qui traversent l’île :codes sociaux implicites, règles d’exclusion liées à l’ethnie, fascinations érotiques, mécanismes de domination. Si je cite là le roman, c’est qu’il sera fondamental pour l’évolution des mentalités vers la prise en compte du pluri-ethnisme, en poésie y compris. Ceci permettra sans doute, par la suite, à Robert-Edward Hart (1891-1954), qui, au plan littéraire, domine largement  la première moitié du XXème siècle, de travailler poétiquement la complexité culturelle du pays, et de la faire apparaître, pour la première fois comme un enrichissement auquel il donnera même une dimension mystique. Pendant les 50 premières années du XXème siècle, la vie littéraire mauricienne, très dynamique, s’articule autour de revues d’excellente qualité, où les poètes sont largement publiés. Toutefois, malgré les mini-scandales  auxquels donnèrent lieu les poèmes en « vers libérés » d’Edwin Michel et les poèmes surréalistes de Jean Erenne (1934), la littérature demeure sagement conformiste. Cela s’explique sans doute par le fait que l’île est géographiquement très éloignée des lieux planétaires où « quelque chose se passe », et que, fondamentalement, elle garde une mentalité coloniale  imprégnée de provincialisme,de conservatisme, corsetée par les tabous, les étriquements et les complexes d’infériorité.

Un tournant, néanmoins, finit par s’opérer avec Malcolm de Chazal (1902-1981), dont l’une des œuvres, « Le sens plastique », obtiendra un succès international. De Chazal parvient à surprendre, à toucher l’avant-garde française, qui lui reconnaît le statut de génie. De Chazal est un grand célébrateur de l’Ile Maurice. Il influencera, plus tard, nombre d’écrivains mauriciens, tels Loys Masson, Chasle, Prosper, d’Avoine.

Dans les années 50 et 60, Maurice acquiert une densité littéraire rare pour un si petit pays.

On y notera l’importance du lyrisme féminin :Edmée Lebreton, Magda Mamet,Edmonde de Kervern,Solange Rosenmark.

L’influence de Hart et Chazal continue de se faire sentir, mais c’est l’émergence du courant de la sensibilité ethnique et de la quête des origines qui doit, à ce stade, retenir notre attention : Marcel Cabon se fait l’éveilleur de la pluralité mauricienne avec le propos bien affirmé d’œuvrer pour l’unification de la nation mauricienne par une culture résolument pluraliste, qu’il baptise lui même le « mauricianisme ». Renaud, d’Avoine, Tsang Mang Kin, Prosper, Wachill, Maunick, Juste s’orientent vers une écriture centrée sur la quête des ancêtres ou le métissage, souvent influencée, à des degrés divers, par le courant de la Négritude.

Enfin, une poétique spécifique, celle de l’exil, préside à la démarche de plusieurs auteurs de premier plan :je citerai là Jean Fanchette et Edward Maunick, pour qui l’exil constitue une condition  de l’écriture, liée à leur vécu de métis, d’hommes flottants, sans attaches ethniques bien définies ni bien définissables. Jean Fanchette est le poète de l’ « identité provisoire »,. Son origine incertaine en fait un dépaysé chronique :il n’a donc d’autre choix que celui entre la nostalgie et l’exil ;il choisit, clairement, le second. Maunick, quant à lui, se fait l’apologue du voyage, d’un exil qui, seul, lui permet de vivre la complexité des sangs, la diversité bariolée et passionnante des rencontres,le dialogue de l’île avec la mer. Quoi qu’il en soit, ces deux auteurs cultivent, au travers de l’exil, la conscience aigue, enracinée, lucide qu’en tant qu’hommes qui se cherchent, ils ne se « trouveront » nulle part, et que, par conséquent, ils peuvent se « trouver », en quelque sorte, partout.

La poésie mauricienne, comme on vient de l’entrevoir, s’avère être une poésie fortement attachée au lyrisme. Très diversifiée,capable de s’enrichir de tous les courants, de toutes les influences littéraires ou ethniques, elle sait aussi parfaitement se faire le reflet du pays, des obsessions propres à Maurice, de l’histoire propre à la petite île. En deux siècles, elle a su passer de la dépendance purement coloniale envers la culture française à une stature spécifiquement mauricienne, à un état « adulte».

Nous allons maintenant passer en revue ses principaux thèmes.

Le goût de la nature, pour commencer, s’y révèle profond. Il s’exprime par de nombreuses évocations de la végétation, de la mer, de l’enchantement que procure la contemplation des paysages. La nature est souvent perçue par le poète lyrique mauricien comme un refuge, ou un médium, au sens spirituel du terme (on le voit chez Hart).

A l’instar de leurs homologues romanciers, les poètes mauriciens sont marqués par la spécificité de leur condition insulaire. Maurice étant une très petite île, très densément peuplée, les auteurs la perçoivent, la vivent fréquemment comme une île-prison qui les enferme, voire les étouffe, les rend plus ou moins claustrophobes. Au surplus, la vie sociale propre à cette île, nous l’avons vu, est extrêmement cloisonnée socialement et ethniquement, ce qui est douloureux à vivre, notamment pour cet être sensible, épris de liberté, d’authenticité qu’est le poète. Ce type de société engendre forcément la difficulté d’être, d’assumer la multiplicité, le fouillis des identités, de supporter les tensions sociales et ethniques inévitables, les préjugés.

D’où un corollaire, qui apparaît de manière récurrente chez les auteurs mauriciens : la fuite, que ce soit, comme nous venons de le voir, dans les bras enchanteurs et accueillants de la nature tropicale ou, encore, dans l’effusion mystique, le rêve porté aux limites du doux délire (comme dans le cas de la Lémurie, ou des inspirations prophétiques et apocalyptiques de maints poètes mauriciens), la quête inquiète des origines, mais aussi, de manière encore plus radicale, le voyage, l’exil (c’est ainsi que Maurice nous offre de façon extrêmement fréquente la figure de l’écrivain bourlingueur et cosmopolite).

On pourrait, sans trop s’avancer, affirmer que le mauricien, être doté d’une identité fondamentalement problématique, instable, complexe, est, de ce fait, presque naturellement porté à la poésie, qui est, en soi, la recherche d’un ailleurs, la création de mondes nouveaux, le triomphe de l’imaginaire sur les pesanteurs et les souffrances du réel.

Peut-être y a t-il lieu, ici, de s’arrêter plus particulièrement sur le mythe de la Lémurie, qui marqua les plus grands poètes que compta l’île (Hart, de Chazal, Prosper). Il s’agit d’une rêverie spécifiquement « indianocéaniste », pour employer le terme forgé par le spécialiste des littératures francophones de l’Océan Indien qu’est Camille de Rauville :la mythologie intellectuelle et littéraire de la Lémurie fut forgée par le réunionnais Jules Hermann vers le début du XXème siècle. Elle postule, de manière complètement fantaisiste, l’existence d’une sorte d’Atlantide préhistorique englobant originellement toutes les îles de l’Océan Indien et ayant donné naissance à une race fabuleuse de géants sculpteurs, appelés Lémuriens, dont les poètes se proclament les descendants. L’adhésion a cette fantasmagorie teintée de connotations occultistes témoigne de manière assez touchante tout à la fois du goût prononcé du merveilleux qui imprègne l’âme de ces contrées et, là encore, de la quête d’une impossible autochtonie sur des territoires dont les habitants viennent tous d’ailleurs et de partout (et sont, donc, tous, des déracinés). Une fois de plus, nous butons ici sur ce qu’on pourrait appeler le malaise identitaire mauricien.

Car l’identité, nous y venons, ou plutôt, nous y revenons, encore et toujours, tient une place centrale dans la littérature mauricienne et donc, par la force des choses, à l’intérieur de cette poésie. Même si, déjà, les poètes d’origine franco-mauricienne que sont Hart et de Chazal,ainsi que nous venons de le voir, l’expriment à leur manière, nous la retrouvons, sous une toute autre forme, une forme aigue, revendicatrice, dans la poésie qui émerge à partir des années 50.

Il s’agit là d’une quête franchement ethnique, qui, cette fois émane d’auteurs descendants des groupes qui furent dominés, voire esclavagisés.

Ces poètes (Maunick, Renaud, Fanchette, Tsang Mang Kin,Juste, d’Avoine) évoquent, sans plus de détour la blessure de l’esclavage et la condition de l’afro-mauricien, ou encore le vécu métis, tout ensemble fait de mal-être et de sentiment de richesse, la quête des racines asiatiques indiennes ou chinoises.

Le courant international de la négritude est, bien sûr, passé par là. Cependant la négritude mauricienne revêt, semble-t-il, un aspect particulier :fidèle au vécu spécifiquement mauricien de fort métissage et d’influences asiatiques puissantes, elle garde en général un ton plutôt mesuré, nuancé qui atteint rarement la violence libératrice qu’on trouve, par exemple, chez un Aimé Césaire. Peut-être est-ce question de tempérament, les afro-mauriciens étant d’origine essentiellement malgache plutôt qu’africaine stricto sensu et ayant, au surplus, été radicalement déculturés par leurs anciens « maîtres ».

Certains écrivains mauriciens, tels Hart, Chazal, Wachill ou Tsang Mang Kin, témoignent de la grande importance que revêt pour eux la recherche de l’absolu. Cette recherche les conduit naturellement vers une forme de méditation philosophique, souvent portée par les influences asiatiques qu’ils subissent.

Avant de conclure, il m’apparaît indispensable de donner, de façon moins abstraite, plus vivante, et à titre d’illustration de tout mon propos précédent, un aperçu de l’œuvre de quelques auteurs majeurs de la poésie mauricienne. Parmi ces auteurs de premier plan ,je citerai tout d’abord-à tout seigneur, tout honneur- ce véritable géant qu’est Robert-Edward Hart.

Hart est un poète novateur, qui s’affranchit du vers classique et n’hésite pas même, dans certains cas, à flirter avec le surréalisme. Il célèbre la permanence de l’enfance à l’intérieur de l’homme, la communion extatique avec l’exubérance de la nature mauricienne, laquelle se trouve chez lui associée à l’origine du monde et aux forces cosmiques primordiales. A côté de ça, sa quête spirituelle le tourne aussi fortement vers la pensée hindoue, qui le fascine (comme en témoigne « poèmes védiques », publié en 1941) ; Il est le premier grand chantre de la mosaïque culturelle mauricienne. C’est un poète qui aime Maurice de tout son cœur, de toute son âme et de toutes ses tripes.


A suivre...

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