L'homme a un tel appêtit de liberté, un tel besoin de contrôle des choses qu'il a inventé le projet et le destin, comme pour défier les forces de l'imprévisible.
Jeu dangereux.
Les matérialistes prétendent que l'esprit procède du corps - plus exactement du cerveau et de son fonctionnement très complexe.
Loin de moi l'idée de les contredire.
Seulement, ça n'empêche pas que l'esprit soit devenu ce qu'Edgar Morin et certains scientifiques nomment un "phénomène émergent".
En tant que tel, l'esprit acquiert une cohésion, un sentiment d'unité que lui confère la conscience de son fonctionnement. En tant que tel, l'esprit acquiert un empire sur le corps et une autonomie.
Aux raisons du corps, il finit par opposer les siennes propres, qui sont différentes, d'une toute autre nature. Ainsi, l'esprit existe et a toutes les caractéristiques d'une entité existante, dont, en particulier, la fameuse persévération dans son être.
Et surtout, peut-être, l'esprit finit par entrer en conflit avec le corps. Il finit par aspirer à l'infini, à l'immortalité de l'âme.
J'ignore ce qu'il faut en penser, mais, chez l'homme, l'esprit semble s'autonomiser de plus en plus.
Au stade qui est le nôtre, il en arrive à se sentir à l'étroit dans le corps et dans la condition animale qui est sienne.
Comment appeler cet éloignement, cette étrange scission entre corps et esprit ? Folie ?
Il ne faut pas perdre de vue que, si le cerveau contrôle, régule toute l'activité corporelle, son "écume mentale" si énigmatique quant à sa fonction précise qu'on dénomme "esprit" ignore tout de l'organisation intime des divers niveaux de fonctionnement du corps qui le porte (cellules, organes, neurones, etc.). Quelle conclusion en tirer ? Qu'est l'esprit ? Une sorte de prolifération parasitaire qui, en fin de compte, viserait à détruire le corps même ?
Si l'on en juge par tous les vieux mythes que l'homme a inventés et sur lesquels il brode tant et plus depuis qu'il dispose d'une conscience dotée d'un sentiment d'autonomie, on serait, ma foi, presque tenté de le croire.
Comme la cellule, la tumeur cancéreuses, l'esprit s'opose à la logique du corps, à son harmonie. N'introduit-il pas, en nous, l'idée de notre propre finitude et, donc, l'angoisse de mort ? N'aboutit-il pas, dans certains cas, à cette pratique inconnue des animaux qu'est le suicide ?
Très tôt, l'esprit humain s'est révolté contre l'idée de la mort. Dans un premier temps, il a réagi en appliquant sur la plaie le baume de l'idée de vie après la mort, d'indépendance de l'âme, qui fit le lit de toutes les formes de religiosité.
Mais à présent que l'exercice de la raison dans le cadre de la science bat en brèche les mythes et la notion même de surnaturel, les gens se retrouvent totalement à nu face à leur finitude.
P.Laranco.