Samedi 26 mai 2012
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Ancien grand reporter devenu de ce fait « légende vivante » à
Madagascar, Latimer RANGERS, dans ce petit ouvrage de poésie en prose divisé en quatre chants suivis d’un « intermezzo » et d’annexes explicatives, nous livre l’âme d’une région
particulièrement déshéritée de l’Île Rouge : le pays de l’ANDROY, encore surnommé « pays de la soif », pays ingrat s’il en est, dur à ses enfants et à ses bêtes, mais qui n’en est
pas moins – pour paraphraser Jacques Brel – irrémédiablement « le sien », pour le meilleur et pour le pire.
Le texte est fort, à l’image d’un lien fort, ventral à une ancestrale
terre.
Imagé, flamboyant, exalté tout en même temps qu’incantatoire et solennel, truffé
de mots locaux (ce qui ne fait qu’ajouter à son charme), le langage s’y révèle porteur d’un lyrisme ample, ce qui ne l’empêche pas d’être codé.
Tout, ici, sur le mode de la « psalmodie », de la
« lamentation » millénaire, célèbre le « blues », « la détresse » mais aussi l’espoir pantelant qui habitent cette contrée de mort, de sécheresse impitoyable, de
plantes étranges et de « brousse rêche », de « tombes éboulées » et de bucranes, de « pistes » et de « ravines », de « gueux », de rerelava
déracinés, voués à l’exil et à toutes les errances de la misère aux quatre coins de la Grande Île.
L’Androy est une région qui ne vit que dans, par et pour l’attente de la pluie,
de l’eau au combien rare, précieuse, salvatrice et par là obsédante. Il fait corps avec les deux saisons, avec les éléments basiques qui rythment (rudement) son existence. L’Homme de l’Androy est
par conséquent condamné à la « nostalgie », et à un rapport à la Terre-Mère qui tient de l’amour impossible :
« Ô ! Terre excavée de souffrance et de misère […] terre violentée de
contrastes et de polarisation des contraires opposés pleine face ! » ; « Ô ! Terre de l’Androy, mon Sahara, mon Kalahari ! Toi que je tiens à bras le cœur
[…] ! » ; « Ô ! Toi, pays de douleur où la mort est vie, la famine derme et l’eau divinité ».
Ce qui est le plus touchant, le plus bouleversant au fil de ces pages, c’est la
vigueur, la fidélité sans faille qui caractérise le lien de l’Homme ontandroy au ventre – si stérile et si dur qu’il soit – de sa terre originelle. Mais tel est le Malgache, que les sépultures
ancestrales et les esprits errants qui le hantent (lolo) rivent à son sol de manière viscérale et inexpugnable.
On imagine, donc, ce que l’exil peut avoir de douloureux, cet exil-arrachement
que Rangers assimile à un « deuil » porté par la terre matricielle elle-même et que ces hommes, femmes, enfants ne sont guère loin de vivre comme une forme de
sacrilège.
C’est dit, « Dieu a bien fait de demeurer invisible » et de laisser
ces pasteurs et ces paysans tout entiers concentrés sur l’attente de « l’accouplement pluvial », de « la canonnade » de la saison des eaux.
Ce livre est grave, en son entier pénétré d’une immense plainte liée à l’agonie
et à la demande pressante de résurrection. Il faut y voir un chant funèbre, autant qu’un hymne d’amour-passion réaffirmé encore, toujours, au nom de l’étroite, de l’indépassable fusion entre un
sol et ses Hommes. Il réussit à être si évocateur qu’il finit par nous communiquer l’attachement à cette terre, dont la présence affleure partout, à chaque mot, à chaque circonvolution de
phrase, incontournable :
« Ô ! Les pistes, articulation de l’infini fini qui renaît et
recommence […] traits d’union à l’échelle des étendues, de l’éphémère et de l’ineffable »
« […] voici les pistes des voyages sans retour, fulgurances et
illuminations, chimères et mirages, halos, hallucinations, lointains évanouis évanescents, formidables, nimbés de mystère et de mystique… ».
Que dire de plus ? On ne peut qu’être conquis par cette poésie, par cette
intensité « magique », comme jaillie du ventre d’un sol.
Signalons au reste qu’elles ont valu à l’auteur de ces textes le Prix de la
Poésie de l’Océan Indien 2005.
PL